Genève, 15 décembre 2001


L'adresse
Par Isabelle Cerboneschi

Véronique Kinal, dompteuse de fruits


Fraise au basilic et gewurztraminer, cassis aux deux poivres & au bergerac, griotte & cerise noire au chocolat noir orange (très) amère, gelée de thé darjeeling: de l’art de faire des confitures

 

Si j’étais une griotte, j’aimerais finir mes jours dans un pot de confiture fabriqué par Véronique Kinal. D’abord, elle m’aurait choisie, moi et des kilos de mes semblables, avec l’œil connaisseur et gourmand. Elle nous aurait traitées avec beaucoup d’égards, de respect même, nous laissant reposer dans des terrines en grès. Là, bien à l’aise, l’une sur l’autre, nous aurions libéré notre pectine. Notre maîtresse ès confitures aurait tâché de nous faire le moins de tort possible lors du baptême du feu: peu de sucre et plusieurs cuissons très courtes dans des bassines de cuivre. Au lieu d’une seule cuisson longue qui nous aurait réduites en charpie, exsangues et ramollies. Là, comme après un sauna, nous en serions ressorties toutes rondes, toutes rouges. Elle aurait versé sur nous des larmes de kirsch, afin d’adoucir notre exil en pot. A ce stade-là, nous aurions su que le futur ne pouvait être mauvais: nous irions sans doute terminer nos jours sur une tranche à peine grillée de tresse au beurre, ou, mieux encore, sur une cuillère à café, dégustées en cachette, la nuit tombée, par une gourmande aux yeux clos. Quel destin!
Je ne suis pas une griotte hélas! Enfin, j’ai la consolation de pouvoir les manger, encore que manger soit un mot trop grossier pour expliquer ce qui se passe entre les confitures de Véronique Kinal, la cuillère, la tranche de pain (facultative), les papilles, la luette, et le reste.

«La perfection n’est pas à notre portée mais nous faisons de notre mieux», dite-elle. Elle est modeste. Pudique aussi. Quand on lui demande comment elle est arrivée là, à Romainmôtier, dans ce magasin goûteux, au pied de l’abbatiale, alors qu’on l’a connue autrefois sur les marchés de Coppet (en 1997) puis sur celui de Carouge, elle répond qu’elle n’aime pas regarder en arrière. Elle glisse sur ses hauts, comme sur ses bas. Ce n’est que du passé. On aimerait bien en savoir un peu plus sur sa vie d’avant, avant les confitures, du temps où elle travaillait dans la haute finance, ou qu’elle dirigeait une entreprise d’informatique, mais dès qu’elle commence à proférer les mots «chute du dollar», «dumping taïwanais», «carte périphérique», on se dit que soudain, l’histoire perd de son charme.

Alors on n’écoute plus que d’une oreille distraite, laissant le regard s’égarer sur des pots qui chantent une musique plus douce: «fraise au basilic et gewurztraminer», «cassis aux deux poivres & au Bergerac», «griotte & cerise noire au chocolat noir», «orange (très) amère», «gelée de thé darjeeling», plus de 90 petites musiques sucrées et quelques magnificat, odes à la mirabelle, ballades pour une fraise marra des bois, concerto pour pêche blanche et lavande, bref... Et tout ce petit monde à marier avec des pains choisis, des mets salés ou sucrés. La «raisin noir au vinaigre balsamique» est un must avec le foie gras et la «confiture d’oignon, olive noire et vinaigre de Xérès sublime avec les rillettes», paraît-il.
Les confitures de Véronique Kinal suscitent le même engouement qu’un grand vin, et les mêmes réticences. Nul n’est égal devant le palais. Mais lorsque l’on aime, on entre en dépendance, il faut le savoir. L’an passé, Véronique Kinal, généreuse, a révélé quelques-uns de ses secrets dans un livre, Confitures*. Mais pourquoi s’acharner à vouloir imiter le chant du rossignol?

LE PECTINARIUM, RUE DE LA FORGE, 1323 ROMAINMÔTIER. TÉL: 024 453 16 11 OU 079 253 16 72 JUSQU’AU 24 DÉCEMBRE, OUVERT SEULEMENT VEN SA ET DI 13H30-17H00 POUR CAUSE DE MARCHÉ DE NOËL À MONTREUX: CHALET N° 36, GRAND-RUE

VENTE SUR INTERNET: wwww.pectine.com
*Confitures, Ed. Olizane, 2000 (en vente en librairie et au Pectinarium).